Pandémie, autorité et liberté

Pandémie, autorité et liberté (2020)

publié sur Non Fides

Avec la diffusion de la pandémie, l’aile de la mort passe sur chacun et chacune, en même temps que tous et toutes nous nous retrouvons livrés à une gestion étatique aussi autoritaire que désordonnée. Dans l’aliénation généralisée de tout ce sur quoi on avait jusque là la capacité, même illusoire, de décider de ce qu’il advient de nous-mêmes (mais prendre le métro pour aller travailler, est-ce vraiment une décision que l’on prend pour soi-même ?), ce sont désormais des fonctions qui nous apparaissent comme l’exercice évident d’une liberté individuelle fondamentale qui se retrouvent empêchées, contrôlées, délictualisées (sortir de chez soi, acheter le pain, aller voir ses proches, se rencontrer, s’embrasser, s’aimer, etc.) et les « gestes barrières » règlementent jusqu’au comportement quotidien et intime des confinés.
Cette situation commune est dangereusement redoublée pour tous ceux et celles qui sont confinés dans le confinement, prisonniers des prisons ou des centres de rétention, sans abris parqués dans des conditions ignobles, patients des hôpitaux psychiatriques et des EHPAD, enfermés par et avec l’autorité de l’État, à sa merci totale, sans visites, sans regards extérieurs, mais aussi ceux et celles qui se retrouvent confinés dans des formes d’autorité quotidienne de proximité, à la merci d’un conjoint violent ou de parents maltraitants qui n’ont actuellement plus d’autres exutoires que la cellule familiale.

On ne peut pas se rendre compte encore de ce qui restera de cette période mortifère « d’urgence sanitaire », ni en terme de dispositifs législatifs, ni dans les imaginaires et les comportements sociaux.

Face à cette situation inouïe, certains se perdent déjà dans des inversions digne du pire des post-situationnismes, le virus devenant notre « sauveur » pour les petits malins de Lundi Matin, ou « la défense d’un corps malade, l’arrêt forcé d’une Terre en surchauffe, l’anticorps d’un monde perdu » dans un article intitulé Pandemonium de la revue Véloce. Ces affirmations à la fois pseudo-nihilistes et messianiques sont pitoyables, coincées dans ce monde à l’endroit où on y peut le moins penser, réfléchir, agir, lutter. Si on s’épargne de les pousser jusqu’à leur aboutissement conséquemment fasciste (« viva la muerte », « me ne frego »), elles ne se justifient que par un besoin personnel, bourgeois et puéril, de réassurance qui empêche manifestement de faire face à la situation, sauf à penser que constituer des « clusters de vie bonne » est autre chose qu’une alternative qui ne s’oppose même plus minimalement aux exigences du pouvoir, puisqu’elle y correspond en tous points…. Dans ce bien ignoble Monologue du virus (qui n’est pas sans rappeler le peut-être plus ignoble encore La guerre véritable), c’est toujours cette rhétorique religieuse et para-fasciste de la rédemption, du bien contre le mal qui devient le sain contre le malade, ou bien le contraire, puisqu’on se pense, en bon mandarin, à l’abri de toute possibilité de contradiction.

Si on quitte ces recoins (pas) assez anecdotiques d’une métaphysique para-philosophique qui lit Pascal à l’envers (et Heidegger à l’endroit…), le premier réflexe est évidemment d’en appeler à exercer ces « libertés » qui semblent s’éloigner de jour en jour, à refuser les contraintes pressantes du moment. On voit ainsi, ici où là, des appels à pique-niquer, à faire la fête, à braver les mesures de confinement. Sortir pour sortir et non pour une des raisons indiquées dans les cases de l’autorisation à imprimer, cocher et signer pour certifier de ses intentions légitimes face aux keufs, c’est déjà une bravade, et oui, il faudra lutter pied à pied contre ces mesures qui cherchent à nous enfermer et à nous contrôler dans des proportions inouïes.
Cependant, compagnons, camarades et comparses, cette situation invivable ne serait-elle pas justement le moment où on est au pied du mur, contraints (si toutefois on veut y faire face), à réfléchir sur « le sens que nous voulons donner à la vie et à nos activités » (voir le texte Y a-t-il une vie avant la mort ?).

Si l’État (toujours démocratique, il n’est pas inutile de le rappeler) devient autoritaire au point de nous empêcher de faire du jogging ou de mettre ce qu’on veut dans son panier de courses, est-ce vraiment du jogging et des courses qu’il faut faire pour s’y opposer ? S’agit-il vraiment d’« avoir et garder le contrôle de nos vies » entendu comme le fait « que chacun.e ait le choix de s’exposer ou non, de prendre des risques mais surtout de se soigner comme iel l’entend » [1] ?

Notre liberté tient-elle dans ces petits morceaux de « libertés de choix » qui nous sont habituellement laissés et aujourd’hui retirés ? Exercer sa liberté, est-ce vraiment choisir « librement » d’attraper ou de diffuser le virus « comme iel l’entend », de se soigner « comme iel l’entend » ? N’est-ce pas d’un dividualisme profondément libéral et manifestement capricieux d’opposer aux mesures de contrôle et d’enfermement aujourd’hui en vigueur, sa petite « liberté » de faire ce qu’on veut avec ses cheveux ?
Il pourrait redevenir intéressant aujourd’hui, pour quiconque s’intéresse au projet anarchiste et à son histoire, mais aussi bien au-delà, de se ressouvenir de son courant anarchiste individualiste historique, inspiré notamment du philosophe allemand Max Stirner, qui donnait à la liberté une définition bien différente de son acception libérale et démocrate d’aujourd’hui, débitée à souhait en kit et conjuguée à outrance, parfois même chez les anarchistes : « Tous vous voulez la liberté. Pourquoi marchandez-vous pour un peu plus ou un peu moins de liberté ? La liberté ne peut être que toute la liberté ; un morceau de liberté n’est pas la liberté. Vous doutez que la liberté totale, la liberté de tous soit une chose à acquérir, vous tenez même pour folie de seulement la désirer ? Cessez donc de poursuivre le fantôme et tournez votre effort vers quelque chose de meilleur que vers l’inaccessible [2] ».

Celles et ceux qui se retrouvent aux prises avec les pires réalités de ces mesures le montrent avec force : c’est la révolte, la lutte et la solidarité qui sont à la hauteur de cette emprise autoritaire généralisée. Mutineries et révoltes dans les prisons et les centres de rétention, grève des loyers, grève tout court pour ceux qui sont contraints au travail et soumis à la diffusion du virus, et nous diffuserons ici des textes et des propositions qui vont dans ce sens.

La liberté est bien autre chose que ce que l’État peut nous retirer, nous donner, nous retirer et nous redonner à nouveau. La liberté, c’est la lutte et la révolte.

Toujours en guerre contre l’État et le Capitalisme, vive la liberté, vive la révolution.

 
 

Le 30 mars 2020,
Quelques contributeurs et contributrices de Non Fides.