Le vaisseau des morts a brûlé… et après ?

Le vaisseau des morts a brûlé… et après ?

Introduction de la brochure Le vaisseau des morts a brûlé, à propos de luttes et de révoltes à l’intérieur et à l’extérieur des centres de rétention, de la solidarité avec les inculpés de l’incendie du CRA de Vincennes, des répressions qui s’ensuivirent et d’autres choses… 2008 – 2013, par Pafledab, publiée sur Non-Fides en juin 2017

Alors que l’État veut juger toute une séquence de luttes contre la machine à expulser et que les perspectives révolutionnaires de cette lutte risquent évidemment d’être évacuées non seulement par la procédure elle-même, mais aussi par le temps qui a passé et la dispersion géographique et politique de ceux qui l’ont menée, ce texte entend fournir quelques notes, informations et réflexions sur ce qui a fait de cette période allant de 2008 à 2013 une phase offensive de la lutte contre les centres de rétention, les frontières et les papiers. Nous reviendrons sur ce qui a précédé, ce qui s’est déroulé et ce qui, judiciairement, succède.

Étrangers de partout

Partout où une instance étatique, que ce soit dans le cadre de ses frontières (la France) ou d’espaces plus larges (l’Europe de Schengen), se préoccupe de gérer les migrations, à l’arsenal répressif en constante évolution s’oppose la détermination inéluctable et vivante de ceux qui, toujours plus nombreux, quelles que soient leurs rai-sons de le faire, prennent la route d’un périple migratoire, la plupart du temps coûteux, dangereux et plus qu’incertain. Selon les lieux et les moments, cette confrontation prend des formes visibles, elle peut être l’occasion de phases de luttes ouvertes, ou bien se dérouler de manière diffuse et silencieuse ; elle est parfois mise en avant dans le débat public parce qu’on juge bon de se préoccuper des cadavres du jour repêchés en méditerranée, eux-mêmes ensevelis derrière d’autres « questions d’actualité », comme les insurrections au Maghreb et au Machrek en 2011, qui ont changé la donne pour un temps en terme de flux migratoires. Quoi qu’il en soit, cette gestion est en permanence une gestion en crise. Si les dispositifs répressifs tendent à améliorer leur efficacité au fil du temps, c’est toujours dans la perspective d’une optimisation de la gestion de ces flux d’êtres humains, qui sont avant tout traités comme des flux de main d’œuvre. A ce titre, il n’y a jamais eu de « forteresse Europe » en de-hors des sorties médiatiques censées rassurer ceux à qui on parvient à faire croire que l’immigration est un problème, et des constructions spectaculaires de murs qui seront inexorablement pris d’assaut. Il s’agit invariablement de se mettre en mesure de trier, choisir qui des émigrants va immigrer, dans quelles conditions, et de maintenir ceux qui sont là dans une fragilité de statut apte à en faire une main d’œuvre corvéable à merci au service du capitalisme. L’enfermement, qu’il soit judiciaire (le séjour irrégulier est en soi un délit pour lequel on emprisonne) ou administratif (dans les centres de rétention ou les zones d’attente) ainsi que l’ex-pulsion sont les armes principales de cette rentabilisation, faisant peser une menace permanente sur tous ceux qui sont pris dans le chantage à la régularité du séjour. Allongement du temps de rétention et construction de nouveaux centres, interventions de divers humanitaires qui vont aujourd’hui jusqu’à cogérer les centres et participer aux ex-pulsions pour valider que le processus se déroule dans des conditions « humaines », examens expéditifs des demandes d’asile ou de régularisation, fichages systématiques, traque des sans papiers dans toutes les démarches inévitables de la vie quotidienne, dans les mairies, à la CAF, dans les écoles, les hôpitaux ou les banques… : au fil du temps, les dispositifs répressifs se rendent de plus en plus efficace.

Circonvolutions des luttes contre la machine à expulser

« circonvolution \ féminin : Course circulaire ou elliptique autour d’un centre plus ou moins fixe. »

C’est dans le contexte de cette évolution qu’au mi-lieu des années 90, une phase de lutte s’est ouverte, caractérisée par des formes d’auto-organisation des sans papiers en collectifs refusant la médiation et le paternalisme des habituels relais associatifs et par le fait de poser frontalement la question du séjour, et non plus à l’occasion de luttes sur les conditions de travail ou sur le logement. Il ne s’agit pas ici de faire une apologie acritique de cette forme d’auto-organisation. C’est une des données de départ de cette période, et certainement un prérequis minimal à la constitution d’une autonomie dont l’intérêt dépend en-suite des perspectives qu’elle se donne. C’est aussi pour cette raison que la position de « soutien des sans papiers » n’a toujours eu, pour le moins, que peu d’intérêt1 : les collectifs de sans papiers ont pu, de manière tout-à-fait auto-organisée, prendre des décisions allant à l’encontre du développement et du dépassement de la conflictualité en cours — on peut citer par exemple dès les débuts de cette lutte la décision du collectif qui sera ensuite nommé « de Saint Bernard » de se fermer et de ne se battre que pour la régularisation des 300 sans papiers qui étaient à l’origine de la première occupation, renvoyant les milliers de sans papiers qui voulaient les rejoindre à leur isolement. Cette fois-là comme d’autres, être les « premiers concernés » et s’auto-organiser ne suffit pas en soi à donner des perspectives intéressantes. D’ailleurs, parce que cette question appartient à tous — entre autres, mais pas seulement, à cause du fait indéniable que les moyens de contrôles qui se mettent en place pour gérer les migrants s’appliquent de fait à tout un chacun — d’autres acteurs qui n’étaient pas, au niveau du statut, « les premiers concernés », sont intervenus dans cette lutte avec en commun la perspective d’affirmer une forme d’autonomie en s’opposant aux partis, syndicats et associatifs et à leurs logiques d’encadrements politiques et humanitaires. Il s’agissait de refuser cette politique de tri des migrants et les moyens répressifs qui l’accompagnent, en même temps que de s’opposer au capitalisme, à l’État et au système carcéral, qu’il soit administratif ou judiciaire.

Du Collectif « Des Papiers pour Tous » en 1996 aux ballades et sabotages en solidarité avec les incendiaires de Vincennes en 2008, en passant par le collectif « Boycottez et Harcelez Air France », les interventions aux aéroports ou contre les expulsions par train à partir desquelles se sont constitués les Collectifs Anti-Expulsions (en particulier celui d’Île de France qui s’est inscrit dans une certaine durée), ou encore les campagnes contre les centres de rétention ou de manière plus ciblée contre Bouygues, le groupe Accor ou la Croix-Rouge qui participent aux expulsions ou à l’enfermement des sans papiers, ou encore les tentatives d’intervention contre les rafles dans divers quartiers, diverses formes d’organisation et modes d’intervention, plus ou moins durables, plus ou moins éphémères, plus ou moins intéressants ou pertinents, se sont mis en place dans cette perspective. Dans des contextes différents, que ce soit au niveau des luttes ou de la répression, à partir de bases d’analyses communes mais aussi de points de vues et de perspectives parfois divergentes, plusieurs « générations militantes » se sont donc succédées avec plus ou moins de transmission, et dans des formes de continuité mais aussi avec des moments de ruptures, qu’elles soient de fait ou choisies, en tous cas trop rarement discutées et remises en perspective. A bien des égards, cette histoire, dans ses grandes lignes comme dans ses détails, reste à faire… Parce que ce n’est pas à la justice de procéder à des découpages de nos séquences de luttes, mais à celles et ceux qui luttent, nous avons choisi ici d’élargir temporellement de part et d’autre les dates qui forment le dossier judiciaire de l’affaire « Machine à expulser », préférant retranscrire cette période de lutte et montrer la continuité d’une pers-pective offensive contre la machine à expulser. Nous revenons donc sur la période 2008 – 2013, parce que c’est à l’intérieur de cette phase que l’instruction qui mène au procès du 23 juin 2017 a cherché à réprimer. L’époque où le « mouvement des sans papiers » dans ses formes initiées au milieu des années 90 était plus ou moins offensif est alors terminée depuis plusieurs années, et les collectifs qui perdurent sur ce mode maintiennent une conflictualité de très basse intensité, si on peut encore parler de conflictualité quand il s’agit, la plupart du temps, de faire le tri des dossiers présentables pour obtenir des régularisations groupées et pré-négociées avec les préfectures, le plus souvent sur des critères comme le travail, la famille et l’obéissance. A ce niveau, il ne s’agit plus à proprement parler de lutte puisque se développe alors, à la place, des perspectives réduites aux démarches de soutien juridico-légal au cas par cas. Une forme de soutien qui peut ponctuellement s’avérer nécessaire, par exemple pour sauver des amis d’une expulsion ou de la rétention/incarcération, mais qui n’entraîne pas — et sou-vent ne permet pas non plus — des parcours de lutte autonomes articulables avec des perspectives révolutionnaires qui nécessiteraient de remettre radicalement en question toute forme de légalisme.

Car pour faire du sans papiers un éternel illégal, étranger de partout, la loi et son légalisme prennent, particulièrement dans les questions de papiers, leurs formes de complexité les plus traîtresses. Traqué de toute part par les institutions de l’État, celui qui n’a pas de papiers est convoité le plus indignement possible par des patrons profitant d’auto-réductions de charges pour faire subir l’exploitation dans ses conditions les plus pénibles, comparées aux conditions générales de travail existantes en France, à des individus déjà soumis aux conditions de vie les plus précaires, et parfois dangereuses. Déjà confrontés au quotidien à des phénomènes de racisme diffus, les sans papiers sont bien des indésirables sociaux de ce monde, ils sont utiles mais jetables, ils sont la mauvaise conscience des poli-tiques, de droite comme de gauche, français, européens, internationaux, qui préfèrent présenter et traiter les migrations comme des phénomènes d’invasion dans l’es-pace public, tout en employant en sous-main tout ce que l’on pourra exploiter de main d’œuvre clandestine pour soutenir coûte que coûte les fondations économiques du pouvoir. La migration est une richesse et une possibilité inestimable et fondamentalement ingérable, il nous faut travailler sérieusement à l’échec des tentatives toujours renouvelées de gestion et d’intégration auxquelles elle s’affronte. C’est pour ces raisons que les révoltes des sans papiers méritent toute notre attention, et que lorsqu’elles se croisent avec une critique sérieuse et actée de l’en-fermement, elles peuvent devenir le lieu d’affrontements conséquents avec l’existant.

Intérieur/extérieur (2008 – 2013) : Séquence offensive élargie

Dès l’ouverture des premiers CRA en 1984, l’État a recherché un partenaire associatif pour donner un vernis humanitaire à ces nouvelles prisons administratives pour étrangers. Jusqu’au 2 janvier 2010, la Cimade (membre de la Fédération protestante de France) avait le monopole de « l’assistance juridique » en rétention. Depuis, quatre autres associations humanitaires (France Terre d’ Asile, l’Ordre de Malte, Forum Réfugiés et l’ASSFAM2) se partagent la co-gestion des centres de rétention administratifs aux côtés de l’État alors que la durée de la rétention ne fait, depuis des années, qu’augmenter graduellement (9 jours en 1999 contre 32 puis 45 jours). Si l’élargissement des co-gestionnaires à de nombreux organismes avec des noms et des adresses donne des occasions à une créativité offensive décuplée, l’allongement de la durée de rétention induit des possibilités d’organisation et de révoltes à l’intérieur des centres, qui prennent la forme de refus de rentrer en cellule, de refus de repas voire de grèves de la faim, d’affrontements avec les flics et de sabotages d’ampleurs variées, d’oppositions collectives et individuelles, diffuses et variées au fonctionnement des CRA. Dans cette période, les incendies se multiplient à l’intérieur des CRA — Bordeaux, Palaiseau, Mesnil-Amelot, Marseille, en Italie, en Belgique, etc. — jusqu’à celui de Vincennes qui détruit la totalité du centre le 22 juin 2008, lors d’une mutinerie générale faisant suite à la mort d’un retenu, Salem Souli, la veille, tandis qu’à l’extérieur une agitation diffuse se développe de façon protéiforme, avec comme obstacles les moyens du bord et la pauvreté de l’époque (qui n’a fait que s’amplifier depuis). Aussi par-fois, cette agitation a été accueillie avec un peu du mépris qu’il faut pour penser que des personnes sensées seraient réellement en train de se prendre au jeu de croire que « la révolution serait l’addition perpétuelle de vitres brisées » et d’attaques qui, bien qu’ayant une certaine efficacité, ne par-viennent pas à se diffuser.A l’image de ce qui se passe à Vincennes, la situation est tendue dans la plupart des centres de rétentions en France, qu’ils soient anciens, ruinés et vétustes, ou ré-cents, « hyper-sécurisé » et high-tech. L’enjeu devient alors, contrairement à ce qui se passait jusque-là, d’intervenir contre la machine à expulser et contre les frontières indépendamment de l’existence d’un mouvement de sans papiers constitué comme tel à l’extérieur, mais à partir des révoltes en ordre dispersé à l’intérieur des centres. C’est dans la perspectives d’appuyer ces révoltes depuis l’extérieur des CRA que se développe cette mobilisation qui, outre les rassemblements plus ou moins conflictuels devant les centres, adopte des formes d’action plus directes et décentralisées, notamment le sabotage à l’encontre des banques et institutions dont on apprend alors jusque dans la presse qu’elles dénoncent les sans papiers aux flics, mais aussi contre des engins de chantiers de constructeurs de CRA, des bureaux d’architectes, voitures, vitrines, DABs, agences, de ceux que l’on appelait alors « les vautours de la machine à expulser »3). Dans d’autres pays (Belgique, Espagne, Italie, Grèce, Allemagne, Pays-Bas, États-Unis, Australie…), des mobilisations semblables en certains points se développent et des liens se tissent parfois, aussi entre plusieurs villes en France comme Paris et Marseille. Si ces modes d’actions supposent des formes d’organisation difficilement rejoignables et peu propices à l’élargissement, il n’en reste pas moins que le nombre et l’intensité des attaques conduit par exemple certaines banques à cesser pour un temps les dénonciations. Les attaques matérielles contre la machine à expulser montrent une efficacité matérielle, et contribuent, dans cette période, à propager une combativité et une intensité assez peu vue en France depuis longtemps. Le discours général de la lutte est globalement acquis à la destruction, sinon à la fermeture des centres de rétention, et plus généralement, à la fin de toute forme d’enfermement et de frontières.

Répression, ou le sabotage de la machine à saboter la machine à expulser

C’est cette dynamique que des vagues de perquisitions vont venir perturber assez efficacement en 2010, aboutissant à la mise en examen d’une dizaine de personnes avec des contrôles judiciaires contraignants et une surveillance accrue des services de renseignement, qui font leur intrusion dans la vie de beaucoup de nouveaux « suspects » avec leurs méthodes et approximations déjà bien connues. Il y aura en tout deux vagues de perquisitions le 13 février et le 8 juin 2010, toutes deux diligentées par le 36, quai des orfèvres et menées par la SAT, en présence de la DCRI, de la PJ et d’individus non identifiés. Sont reprochés des faits allant de déambulations sauvages (alors appelées « balades ») à l’incendie de DAB, de simples dégradations à la colle à des tags, de dégradations massives de DAB à l’acide et à d’autres matières à l’attaque de jour et de nuit de bâtiments publics et privés en rapport direct avec leur participation dans la machine à expulser. Certains suspects sont davantage cuisinés (ou différemment) que d’autres, des heures de vidéos de surveillance sont montrées, les auditions sont longues et parfois soutenues. Mais malgré tous leurs efforts les enquêteurs ne tireront rien des gardés-à-vue. Puis le temps passe et un an plus tard, trois de ceux qui avaient été relâchés suite à ces perquisitions (deux mis en examens, une gardée-à-vue sans suites), sont incarcérés préventivement (d’une semaine à plusieurs mois), à l’occasion d’un flag à Belleville (Paris 20e) pour des tags en soutien avec les soulèvements insurrectionnels au Maghreb et au Machrek. C’est en fait pour le reste de l’affaire qu’ils seront auditionnés en vain plusieurs jours durant avant d’être jetés en prison par la Section Anti Terroriste de la Brigade Criminelle qui mène l’enquête, au départ, sous instruction du parquet antiterroriste. Pendant ce temps, une autre brigade (la BRDP) en profite pour interroger deux d’entre eux4 sur la publication d’une analyse d’un dossier d’instruction antiterroriste (pour l’affaire dite « Mauvaise intention »). Peu de temps après, c’est au tour d’un autre camarade sur qui la SAT n’avait pas réussi à mettre la main lors d’une des vagues de perquisitions de 2010 d’être arrêté, il est jeté à Fleury pour dix jours. Au même moment, autre affaire, autre dossier, même logique, deux autres personnes sont réincarcérées, elles avaient été arrêté en janvier 2008 aux abords du CRA de Vincennes peu avant une manifestation, contrôlées avec des fumigènes artisanaux et des crèves-pneus (clous tordus) aussitôt transformés en « bombe à clou artisanale » par l’imaginaire tordu de l’« antiterrorisme »5. Partis en cavale, les deux sont rattrapés au moment précis où se réactivent les flics et les juges dans l’affaire « Machine à expulser », si il fallait encore prouver à quel point tous les gros dossiers de la fameuse « Mouvance Anarcho-Autonome » sont plus ou moins construits des mêmes précaires ficelles et par les mêmes personnes, quels que soient les sigles qu’ils s’attribuent ; prouvant aussi, si il en était encore besoin, que l’État confrontera sans oubli tous ceux qui s’opposeront à lui par des moyens conséquents

Vérité et Justice pour la Machine à expulser ?

Après 7 ans et demi d’instruction, des allers et retours opaques entre l’antiterrorisme et le droit commun, des changements de juges d’instruction plus ou moins « charismatiques » en pagaille et des jonctions et disjonctions de dossiers jamais motivées, quatre personnes passent en procès le 23 juin 2017 et les inculpations maintenues sont mineures : le dossier construit pour justifier le maintien sous main de justice de dizaines de personnes et des moyens de surveillance accrus s’écroule comme un château de cartes mal monté. Un deuxième procès similaire mettant en cause, lui, sept personnes est en préparation. Ce deuxième procès concerne la seconde instruction judiciaire qui avait abouti aux cinq perquisitions de juin 2010 concernant les occupations [cf. l’entrée 17 mars 2010, Paris dans la chronologie]. Trois personnes seront jugées pour dégradations des locaux d’Air France, SNCF et Bouygues ainsi que pour avoir refusé de donner leur ADN et signalétique, les quatre autres ne sont accusées que des refus ADN et signalétique. Les quatre du 23 juin ne passeront eux aussi que pour des dégradations légères et pour refus ADN.Ce n’est certainement pas une raison pour se laisser juger en silence, bien au contraire : le fiasco judiciaire est à mettre en évidence, et la dynamique de mobilisations dont il a entravé le développement est à connaître, à discuter et à poursuivre. Personne ne sera jugé pour les incendies ou pour d’autres faits qualifiés de « criminels », ceux-ci étant désormais considérés comme « sans auteurs ». C’est un soulagement pour les compagnons qui vivaient sous la menace d’être réincarcérés, mais l’enjeu reste de taille. Aujourd’hui plus que jamais sans doute, alors que la machine à contrôler, exploiter et expulser les sans papiers tourne à plein régime, alors que l’État se permet d’organiser l’éparpillement arbitraire sur son territoire des migrants maintenus à Calais faute de pouvoir rejoindre l’Angleterre, alors que la solidarité avec ces migrants s’épuise dans des formes de soutien à caractère para-humanitaire et qu’on se met même désormais à défendre les « réfugiés » au détriment des migrants, il est plus que nécessaire de retrouver de la vitalité, de l’autonomie et une capacité offensive en portant un regard attentif et critique sur ces deux décennies de luttes et de tentatives d’intervention. Mais plus que de se contenter d’une démarche informative rendant compte de ce qu’a pu être cette mobilisation et son contexte, il s’agit aussi de contribuer à une réflexion qu’il serait plus que dommageable de négliger autour des luttes qui concernent les migrations et de ce qu’on peut tous avoir à y faire.

Solidarité avec toutes celles et ceux qui luttent contre la machine à expulser et les frontières à travers le monde, qui luttent donc pour que jamais justice ne soit faite, un parcours nous relie. Gageons que demain aussi sera fait du feu des révoltes de ceux à qui tout a été enlevé. Il faudra voir avec quoi et comment nous pourrons illuminer les nuits à nouveaux, et semer à nouveaux des germes d’auto-organisation, de pratiques et d’analyses offensives avec de nouveaux élans.

Sabotons la machine à expulser, toujours.

Juin 2017, Pafledab

1 – A ce sujet, dans la brochure Contributions autour de la fin du Collectif Anti-Expulsions publiée à l’automne 2005 par des anciens du CAE, on pouvait déjà lire (p.3) dans la conclusion du premier texte : « Pourquoi le CAE n’existe-t-il plus ? Tout simplement (même si ce n’est sans doute pas la seule raison) parce qu’il n’y a plus de place pour qui veut faire autre chose que du soutien individuel aux quelques initiatives tentées par des collectifs de sans-papiers. Il y aurait beaucoup à faire pour envisager ne serait-ce que la possibilité d’y faire autre chose, et, aux uns comme aux autres, l’envie semble bien désormais faire défaut ».

2 – A noter que la Croix Rouge a géré le hangar de Sangatte (Calais) pour le compte de l’État jusqu’en 2002, mais elle le fait aussi dans les centres de rétention en Italie (Turin, Milan, Rome) ou en Espagne. En France, elle est présente sur les charters d’expulsés, elle accompagne l’expulsion des Rroms et participe au fonctionnement de la Zone d’attente Zapi 3 à Roissy (touchant pour cela 1,09 millions d’euros).

3 – A noter la parution en novembre 2009, du dossier informatif « A chacun le sien… Recension de vautours qui se font du fric avec la machine à expulser », toujours disponible en ligne, qui fournissait alors une liste minutieuse et fastidieuse d’adresses de collabos trouvés dans le domaine public (presse, rapports d’ONG, Journal Officiel, tracts, rapport de la Cour des Comptes) et compilées par thèmes. Une publication qui a certainement permis à chacun de rendre palpable la possibilité d’attaquer.

4 – Cette même brigade mondaine des délits de presse (anti-chambre de la SAT et de la SDAT), les perquisitionnera à nouveau des années plus tard dans une autre instruction contre le bulletin anarchiste Lucioles.

5 – Concernant cette affaire, on pourra consulter les brochures Mauvaises intentions, L’outil « antiterroriste » et la « mouvance anarcho-autonome