Drôles d’histoires : l’extermination douce

Drôles d’histoires : l’extermination douce (1995)

Armand Ajzenberg

Texte paru dans le numéro 27 de la revue Chimères en 1996.


Note de “Aux enfermés dans le confinement”: Ce texte à propos de la mort de faim, de froid et d’abandon de 76 000 patients dans les hôpitaux psychiatriques en France de 1940 à 1945, n’est pas là pour établir une équivalence malsaine entre l’entreprise exterminatrice de la deuxième guerre mondiale et le confinement actuel, ni pour pousser à on ne sait quelle comparaison émotionnelle scandaleuse (dans tous les sens du terme). Il s’agit d’inviter à réfléchir sur quelques points bien précis. D’abord, presque anecdotiquement, mais pas seulement, sur la permanence des lieux d’enfermement et de leur histoire. L’hôpital psychiatrique Le Vinatier près de Lyon par exemple, qui est actuellement un lieu de contestation de la gestion du confinement dans les hôpitaux psychiatriques, a été un lieu particulièrement touché par la politique de Vichy puisque 2000 patients y sont morts, mais aussi un lieu où quelques médecins ont tenté l’impossible pour nourrir malgré tout les patients. Plus fondamentalement il s’agit de repenser ce qui se passe quand le tri des vies devient effectif et efficace, dans les temps de pénuries, quand la gestion de crise choisit quelle vie vaut la peine d’être sauvée, qui vaut la peine d’être soigné. L’abandon des patients des structures psychiatriques a été très tôt à l’œuvre pendant le confinement, puisque l’ARS a précisé dès la mise en place du « plan blanc » dans les hôpitaux que ces derniers ne bénéficieraient des moyens de protection sanitaire qui iraient prioritairement aux structures hospitalières classiques. Enfin, plus généralement, on voudrait attirer l’attention sur le fait que l’abandon ou l’insouci peuvent être meurtriers à grande échelle, qu’il s’agit de politiques actives de mise à l’écart du soin, comme pour les prisonniers qu’on ne déplace plus à l’hôpital s’ils en ont besoin, ou les pauvres du monde entier entassés dans des bidonvilles ou des camps, comme le camp pour migrants de La Moria en Grèce, dont on ne se préoccupe que pour éviter le risque de fournaise épidémique pour le reste de la population.


« Nous ne demandons ni sang ni châtiment, seulement ceci : que le criminel soit appelé criminel, et que la victime soit appelée victime. Quoi ? C’est encore trop ? » Hélène Cixous

1er mai 1995 : Jean-Marie Le Pen et ses bandes anti éthniques, commémorant Jeanne d’ Arc dans un «sons sans lumières » ubuesque, marchent vers l’Opéra. A l’arrière du peloton, les «crânes rasés ». Quelques-uns, en passant, basculent dans la Seine non pas un Anglais mais un jeune Marocain. « Rien à voir » entre le Front national et cette mort, s’exclame son chef. Certes, il paraît bien difficile de conclure à une volonté politique, même inavouée, éliminatoire. Seule, une certaine idéologie. . .

1er mai 1945 : autre défilé. Le peuple. Après la fête, les comptes : 75 000 fusillés, parce que communistes ou patriotes ; 76 000 hommes, femmes et enfants de France livrés par «Vichy » aux nazis, et exterminés parce que Juifs ; 76 000 autres morts encore, dans les asiles psychiatriques, parce que fous. 40 000 disent certains décomptant ceux qui, de 1940 à 1945, statistiquement seraient de toute façon morts. Discussion sans grand sens. Aurait-il fallu identiquement calculer la surmortalité chez les autres 76 000 : les Juifs ? 76 000 fous donc, morts affamés par les autorités vichystes. Au temps du rationnement, le gouvemement du Maréchal accorda un supplément alimentaire aux malades des hôpitaux publics, pas à ceux des hôpitaux psychiatriques. Les premiers pouvaient survivre, pas les autres. L’enjeu : un supplément journalier de 500 calories. Soit 1,25 calories par jour et par Français.

Impossible décréta «Vichy » : un tel supplément « ne pourrait être prélevé que sur les denrées déjà trop parcimonieusement attribuées aux éléments actifs de la population, en particulier aux enfants et aux travailleurs ». Cette mise à mort par inanition est qualifiée par un médecin, dans une thèse, d’«extermination douce ». «Il paraît décidément bien difficile de conclure à une politique, même inavouée, d’ “extermination douce” », disent, a contrario, des historiens. Certes, pas de décret éliminatoire des fous, comme en Allemagne nazie. Seule, une certaine idéologie. . .

« Il y a des malades plus intéressants que les vôtres », s’attiraient comme réponse quelques psychiatres réclamant le supplément de survie aux autorités pétainistes. «Le placard vichyste est déjà bien encombré sans qu’il soit besoin de l’enrichir de nouveaux cadavres », estime un autre historien. 76 000 fous passent ainsi du statut de «malades sans intérêt » dans les années quarante à celui de «morts sans intérêts » cinquante ans plus tard. « Drôles » d’histoires. « Drôles » d’his¬ toriens. « Négationnisme doux », a-t-il été avancé à propos de l’«extermination douce ».

Ce courrier adressé au journal Le Monde un 4 mai 1995 en resta là. « Nous ne pouvons nous engager sur sa publication prochaine », disait la lettre. Bon. Petite histoire… qui mérite quelque explication.

Ce « trou noir » de l’histoire de France, occulté hier et toujours aujourd’hui, qui n’est par conséquent enseigné ni aux étudiants ni aux autres citoyens, cette histoire donc des fous morts en masse d’inanition pendant la dernière guerre mondiale, il faut bien en reparler.

Parce que exemplaire de ce que cette occultation révèle : qu’il y avait des malades « plus intéressants que d’autres », des vies «plus utiles que d’autres ». Ou, en d’autres termes, que les hommes alors étaient considérés, fondamentalement, comme inégaux : jeunes et vieux, fous et normaux, possédants et possédés, hommes et femmes… Et que l’un des deux termes ne valait pas l’autre. Et qu’ainsi, à l’« ordonnance » idéologique pouvait succéder l’« acte » : traitement inégal, enfermement arbitraire, voire crime. Société barbare.

Ce qui est certes d’hier. Et qui s’enseigne encore aujourd’hui, dans les écoles. Les grandes. Susan Georges et Fabrizio Sabelli, dans un ouvrage consacré à la Banque mondiale, racontent — il s’agit d’un entretien avec un certain Lawrence Summers, économiste en chef à ladite Banque de 1990 à 1993 avant de devenir sous-secrétaire au Trésor des Etats-Unis (une telle sommité ne peut qu’avoir fréquenté une grande université) : « Entre vous et moi, la Banque mondiale ne devrait-elle pas encourager davantage le transfert des industries sales vers les PMA (pays les moins avancés ) ? » Et ceci à la suite du raisonnement suivant : un Américain ou un Européen de quarante ans gagne en moyenne 20 000 dollars par an. S’il reste productif encore pendant vingt-cinq ans, sa «valeur » est de 500 000 dollars. Le citoyen d’un PMA du même âge gagne 360 dollars par an, et il ne lui reste à vivre qu’une quinzaine d’années. Sa «valeur » est de 5 400 dollars. Il est donc économiquement justifié de transférer des activités toxiques du Nord au Sud, puisque la vie humaine à moins de valeur au Sud qu’au Nord.

C’est un discours de même teneur que développaient les autorités de Vichy, sous l’occupation allemande, à propos des fous enfermés dans les asiles : « Laissez-les mourir ! » «Il est difficile de faire obtenir à ces malades un supplément à la ration qui leur est octroyée, supplément qui ne pourrait être prélevé que sur les denrées attribuées aux éléments actifs de la population, en particulier aux enfants et aux travailleurs », disait une circulaire de la Direction de la santé du 3 mars 1942. Les éléments actifs étant ici l’«américain » et les fous les PMA.

Rappelons que ce supplément vital représentait 500 calories par malade mental, soit 1,25 calories par jour et par Français. Rappelons encore que les « malades physiques », eux, avaient droit au fameux supplément : « Les malades des hôpitaux sont actuellement mieux nourris que la population civile, du fait du droit de priorité de l’Assistance publique », constatait dans l’une de ses séances (celle du 27 octobre 1941) la Société médico-psychologique .

Rappelons enfin, à ceux qui n’ont pas vécu cette période, qu’il était impossible à quiconque de survivre avec les seuls tickets de la carte d’alimentation. Manger devenait alors au fil des mois de guerre la principale de leurs préoccupations. Unique moyen de s’en sortir, le « système débrouille ». Le « marché noir » comme moyen de survie fonctionnait donc à plein régime. En était exclus les plus pauvres, les vieux vivants isolés et les catégories de la population enfermées : fous, prisonniers, vieillards.

Les établissements psychiatriques qui eux avaient les fonds nécessaires pour de telles pratiques — acheter aux « prix du marché » et non aux « prix officiels imposés » — ne pouvaient le faire. Cela leur était interdit. Petits exemples, ici tirés de documents sauvés du feu par un infirmier, de l’hôpital psychiatrique de Montdevergues-les-Roses (Avignon), là où est morte Camille Claudel en 1943 : « Le lait entier devait être désormais réservé exclusivement à l’alimentation des malades physiques », précisait une directive municipale du 1er décembre 1941 (l’établissement possédait des prés et des vaches) ; « la constitution d’un stock d’avance d’un mois de vivres de réserves a été refusée par la décision de M. le ministre secrétaire d’Etat au Ravitaillement », rendait compte le directeur de l’hôpital en février 1942 ; « il convient notamment de remarquer que l’interdiction d’acheter à la propriété a eu des conséquences très fâcheuses pour l’établissement », déplorait la commission de surveillance. Ainsi mourait-on dans les asiles psychiatriques de 1940 à 1945. En masse.

Quelques exceptions toutefois, à compter sur les doigts d’une main. Par exemple, Saint-Alban (Lozère), où Lucien Bonnafé, directeur de l’établissement, battait la campagne pour échanger (1 kg de plants de pommes de terre issus de graines, et pour cela très prisés des paysans, contre 5 kg de pommes de terre consommables, raconte-t-il) ou pour acheter au cours du marché (noir) des denrées supplémentaires aux rations officielles. Il est vrai qu’ici « on » résistait (Paul Eluard était caché à Saint-Alban), ailleurs (la très grande majorité des établissements) « on » se pliait aux directives vichystes. Et ce n’est pas un hasard si c’est justement là, à Saint-Alban et pas ailleurs, qu’a été inventée une psychiatrie nouvelle, qui se développera après guerre hors les murs de l’asile. Mais il faut replacer l’histoire de cette hécatombe des fous dans l’Histoire.

Voyons l’Allemagne. 1920 : le psychiatre Alfred Hoche et le juriste Karl Binding publient un ouvrage (Permettre de mettre fin aux vies qui ne valent pas la peine d’être vécues) où est mis en avant un vocabulaire qui sera repris par la doctrine national-socialiste (les nazis arriveront au pouvoir en 1933) : « existences superflues », « semi-humains », « êtres avariés », « esprits morts », « enveloppes humaines vides », etc.

Octobre 1939 : Hitler rédige sur papier à lettre de la Chancellerie privée un ordre (antidaté), et qui restera secret, ainsi conçu : « Le reichleiter Bouhler et le docteur en médecine Brandt sont chargés, sous leur responsabilité, d’étendre les attributions de certains médecins à désigner nominativement. Ceux-ci pourront accorder une mort miséricordieuse aux malades qui auront été jugés incurables selon une appréciation aussi rigoureuse que possible. »

Ce qui sera dénommé « Programme T4 », qui consistera à « traiter » par les gaz certains malades (dont les fous), pourra alors commencer. Pour 1940 et 1941, le nombre de décès aurait été de 71 000 selon certaines sources. Plus selon d’autres. Devant les protestations et les oppositions que ces mesures de gazage suscitent, Hitler, le 24 août 1941, suspend le programme T4. Celui-ci se poursuit cependant : c’est « l’euthanasie sauvage ». Les malades meurent par injection de poisons, par prise de médicaments à doses toxiques, d’inanition surtout, moyen massivement utilisé d’août 1941 à 1944. A tel point qu’à cette dernière date la machine nazie est en panne de malades mentaux. Les chiffres avancés alors sont de 200 000 fous exterminés sur les 245 000 hospitalisés d’avant-guerre. Soit une efficacité, si l’on ose dire, de 81,6 %.

Voyons la France. Point d’Alfred Hoche et de Karl Binding, ni de Hitler et de Mein Kampf. Mais un certain Alexis Carrel, prix Nobel de médecine en 1912. Celui-ci, par sa notoriété, par le succès d’un ouvrage publié en 1936 (L’Homme, cet inconnu1), joua un rôle idéologique comparable à celui tenu par d’autres idéologues en Allemagne, à propos des fous notamment.

«Mein Kampf était introuvable [sous l’occupation allemande en France] parce que trop précis quant aux intentions du Fürher. L’Homme, cet inconnu offrait un parfait erzatz », écrivit Bertrand Poirot-Delpech dans l’une de ses chroniques du Monde en 1994.

«Les maladies de l’esprit deviennent menaçantes. Elles sont plus dangereuses que la tuberculose, le cancer, les affections du cœur et des reins, et même que le typhus, la peste et le choléra, leur danger ne vient pas seulement de ce qu’elles augmentent le nombre de criminels. Mais surtout de ce qu’elles détériorent de plus en plus les races blanches […]. Un effort naïf est fait par les nations civilisées pour la conservation d’êtres inutiles et nuisibles. Les anormaux empêchent le développement des normaux. Il est nécessaire de regarder ce problème en face. Pourquoi la société ne disposerait-elle pas des criminels et des aliénés d’ une façon plus économique. . . » Il ne s’agit là que de l’une des «perles » de l’ouvrage d’Alexis Carrel .

Dans sa préface à l’édition allemande, il ajoute : «Le gouvernement allemand a pris des mesures énergiques contre la propagation des individus défectueux, des malades mentaux et des criminels. La solution idéale serait la suppression de chacun de ces individus aussitôt qu’il s’est montré dangereux. » C’était en 1936, avant l’opération T4 en Allemagne. Message reçu 5/5, semble-t-il.

Pas de chambres à gaz en France, ni de décret secret. 76 000 fous morts cependant dans les hôpitaux psychiatriques entre 1940 et 1945. Soit ici une efficacité d’environ 70 % (il y avait près de 1 10 000 malades mentaux, en 1939, dans les asiles psychiatriques). Fin 1944, Alexis Carrel avait vendu (aux élites essentiellement, notamment celles qui feront Vichy) 380 000 exemplaires de son ouvrage. On est ici tenté de mesurer mathématiquement l’efficacité pratique de l’idéologie développée dans l’ouvrage (« la façon la plus économique de disposer des aliénés »). Nous ne le ferons pas.

Les morts, en France pendant l’Occupation, semblent avoir été voués à un soldage par « lots » : de 76 000. Les fusillés, les Juifs, les fous. Après la guerre, concernant ces derniers, n’avait été évaluée que la surmortalité (suite à une étude du Dr Duchêne). Il y avait ceux qui étaient morts anormalement et ceux qui, de toute façon, statistiquement, seraient morts tôt ou tard pendant la guerre. On peut soit s’étonner de cette façon de voir, soit s’étonner que le raisonnement n’ait pas été étendu aussi aux autres « lots ». Un fou vieux, devant nécessairement mourir mais mourant plus tôt que prévu, vaut-il moins qu’un vieux Juif, condamné identiquement à une fin prématurée ?

Ce n’est pas faire injure à mon grand-père, parti de Drancy le 18 juillet 1943 (convoi n° 57) pour Auschwitz — y est-il jamais arrivé ? — , et qui n’en est pas revenu, que d’associer dans cette horreur fous et Juifs. Homme juste, il n’en reviendrait pas aujourd’hui qu’on considère mieux un vieux Juif qu’un fou vieux, innocents tous les deux.

Entre Juifs et fous, au-delà des différences évidentes de situation — les premiers étant victimes, d’abord, d’une complicité active des autorités collaborationnistes : «Exterminez-les ! » (les parents arrêtés par des policiers français, le grand-père par la Gestapo), les seconds victimes d’une connivence passive dans le « Laissez-les mourir ! » — il y avait une communauté de souffrance.

«De loin, les camps pouvaient ressembler à des maisons de fous », pouvait écrire un historien, H. Michel, à propos des camps d’extermination. « Nous vivions dans une ambiance de camp de la mort », témoignait le Dr Requet à propos des asiles psychiatriques.

«Ici l’on vit ici l’on meurt à petit feu

On appelle cela l’exécution lente

Une part de nos cœurs y périt peu à peu. »

Ces vers d’Aragon consacrés à Auschwitz valent également pour les «maisons de fous ».

76 000 fous donc, morts affamés dans les hôpitaux psychiatriques français. Pas de contestation ici. Décès dont la responsabilité incombe aux autorités vichystes (élites ayant toutes lu L’Homme, cet inconnu ) ? Là sont des contestataires. Historiens, entre autres, qui se refusent à admettre qu’entre le discours éliminatoire d’un Alexis Carrel et le refus du supplément alimentaire salvateur (« qui ne pouvait être prélevé que sur les denrées déjà trop parcimonieusement attribuées aux éléments actifs » — 1 ,25 calories par Français et par jour) il y a une relation de cause à effet.

Des historiens, parlons-en. Mais avant, il faut dire que, s’il y avait eu surmortalité dans les asiles psychiatriques sous l’Occupation, elle était connue dès 1945. Une chape de plomb étouffa vite alors la voix de ceux qui en parlaient. La même et pour la même raison que celle qui étouffa les voix mettant en cause Vichy dans la déportation des Juifs vers les camps d’extermination : la réconciliation nationale. Il faut dire aussi que l’institution psychiatrique ne souhaitait pas l’éclatement du scandale. Elle avait aussi sa part de responsabilités, et les hôpitaux psychiatriques étaient alors plus des lieux d’enfermement que de soins (un médecin pour cinq cents malades mentaux, en moyenne).

Le silence ne fut réellement rompu qu’en 1987. Par un ouvrage de Max Lafont, médecin et non historien, L’Extermination douce. Il choqua. Par les faits redécouverts et par l’utilisation du mot «extermination » qui renvoyait à celle des Juifs. « Avec un titre provocateur comme L’Extermination douce, il me semble n’avoir réussi qu’à réveiller la polémique […]. Une certaine fougue m’avait poussé à soulever le voile comme on révèle un scandale, comme on dénonce une trahison… C’est du moins l’ impression qui ressort de certains commentaires m’attribuant le rôle de l’homme “par qui le scandale arrive” et à me compter parmi les détracteurs de la psychiatrie », déclarait-il en 1991.

Cessons le suspense et revenons enfin aux historiens. Nous n’avons pas encore signalé une étude consacrée à la question : celle d’Olivier Bonnet et Claude Quétel publiée dans une revue spécialisée (Nervure) en 1991. Ce numéro faisant suite à un colloque tenu en 1990 par la «Société internationale d’histoire de la psychiatrie ». Cette étude des deux historiens donc est l’exemple (presque) parfait d’une histoire racontée de manière très particulière : à la façon de ces militants, intellectuels ou non, auxquels il incombe de démontrer, par n’importe quels moyens, la justesse de la «ligne »… ici politico-idéologique.

Ligne reprise/tracée par Henry Rousso à l’occasion d’une publication dans la revue Vingtième siècle, Revue d’histoire, en 1989 : « Problème mal connu et qui ressort visiblement plus de l’histoire de l’institution psychiatrique elle-même que de celle d’un régime politique […]. Accusations datées et sans réels fondements […]. Le placard vichy ste est déjà bien en¬ combré sans qu’il soit besoin de l’enrichir de nouveaux ca¬ davres […]. Une quelconque politique de Vichy visant à supprimer les malades mentaux [est] un pur procès d’intention et non une réalité. »

Olivier Bonnet et Claude Quétel donc, dans la première partie de leur étude, exposent les thèses en présence. Il y a celui qui est « hors la ligne » et celui qui est dans la « bonne ». Concernant le premier, l’ouvrage de Max Lafont est qualifié de « bombe médiatique », d’édition tardive d’une thèse de médecine, de tapage (qui) ne manque pas de provoquer de vives réactions, de « coup de tonnerre (qui) n’en est pas un ».

Concernant le second (dans la « ligne »), la présentation est faite de cette manière : «Les deux ouvrages [celui déjà cité et un autre, de Pierre Durant, Le Train des fous, 1939-1945 ] sont [. . .] littéralement “exécutés” au nom de la méthodologie historique par Henry Rousso […]. Ces critiques d’un historien, spécialiste de l’histoire du XXe siècle, ont le mérite de mettre en évidence l’absence de méthode dans les publications qui aujourd’hui encore font autorité (dans l’opinion publique du moins), en donnant cette “information” : une extermination sournoise, par la faim, de 40 000, voire 60 000 malades mentaux sous T Occupation. »

N’importe quel journaliste rendant compte d’un débat sait que pour « mettre le lecteur dans sa poche » il suffit d’utiliser les verbes « démontrer » et « affirmer ». Le premier emporte l’adhésion du lecteur, le second suscite sa méfiance. « Élémentaire, mon cher Watson. »

Il faut ensuite que les deux historiens se posent en observateurs objectifs, compétents et même scientifiques : «Bref, y a-t-il eu, et de combien, surmortalité des malades mentaux pendant l’Occupation ? Si oui, cette surmortalité n’est-elle que le triste résultat des circonstances ou a-t-elle procédé d’une volonté, même sournoise, d’ extermination ? », posent-ils comme fondements de leur étude.

La première question n’est qu’un leurre, personne ne mettant, ou remettant, en cause que surmortalité il y a bien eu. Mais quelques colonnes de chiffres, c’est des «faits », du «sérieux », de la «science ». Et cela ne peut que rejaillir, nécessairement, de manière positive quant à la suite, c’est-à-dire quant à la réponse à la seconde question : volonté d’extermination des fous par les autorités vichystes ou pas.

Or il se trouve que Max Lafont n’a jamais posé la question en ces termes. « Personne n’a donné d’ordre pour priver les malades du minimum vital. Il a suffi de s’abstenir, car conscients et avertis à diverses reprises de la pénurie insoutenable, les responsables du régime n’ont rien fait pour arrêter l’hécatombe. De là à penser que certains ont même vu là l’occasion de supprimer des bouches jugées inutiles il n’y a qu’un pas, mais que je ne peux franchir, faute de preuves suffisantes de cette volonté délibérée. Il s’agit d’un crime de non-assistance à personne en danger et les autorités de Vichy n’avaient pas ce concept de personne humaine » (Nervure, numéro déjà cité). Le débat lancé par Henry Rousso et repris par Olivier Bonnet et Claude Quétel n’est donc qu’une machination, une tricherie qui n’a d’autre sens que de conduire le lecteur à cette conclusion : la surmortalité des fous de 1940 à 1945 n’est que le triste résultat des circonstances.

Suivent, dans l’étude en question, un certain nombre de considérations chiffrées, relatives aux effets de la sous-alimentation dans la France occupée et de la surmortalité des aliénés pour la même période. Mais l’essentiel de la démonstration est tendu vers ce but : dédouaner l’administration vichyste de la responsabilité de ce que Max Lafont a appelé « l’extermination douce ».

« Ce qui précède ne dispenserait pas de penser que le déficit calorique à l’intérieur de l’asile a été sinon voulu du moins toléré par les autorités », posent cependant au conditionnel les deux historiens. Et de citer un médecin — le Dr Sizaret — qui s’émeut de voir souffrir l’hôpital psychiatrique d’une «défaveur générale auprès des pouvoirs publics ».

Que non, s’insurgent-ils : « Critique peut-être justifiée pour 1941, mais que dément l’année suivante une circulaire de la Direction de la santé. » Il s’agit de celle déjà citée (du 3 mars 1942) où les deux auteurs, aveugles et muets sur le passage légitimant l’inégalité de traitement relative aux fous, n’y voient que recommandations efficaces (veiller à ce que les tickets de rationnement non honorés le soient, tout mettre en œuvre pour qu’il n’y ait plus de « coulage » dans la distribution d’alimentation aux malades, exploiter au maximum les jardins et les terres. . .) justifiant leur postulat : Vichy n’a aucune responsabilité concernant l’hécatombe dans les asiles psychiatriques. Fermez les placards !

« Suite logique de la circulaire du 3 mars 1942, une circulaire du 4 décembre 1942 prévoit des suppléments substantiels d’ alimentation pour les aliénés », ajoutent-ils. Vœux pieux d’une administration centrale incapable de faire appliquer ces recommandations par ses préfets et circulaire sans grands résultats. On continuait en effet à mourir en masse dans les hôpitaux psychiatriques.

Dans celui de Montdevergues-les-Roses, par exemple, aux conditions de vie et de mort similaires à celles des autres grands établissements : 382 décès en moyenne par année de 1940 à 1942 (incluse) sur un effectif (des fins d’années précédentes) moyen de 1 974 malades, soit 19,5 %. Et 368 décès en moyenne par année de 1943 à 1944 (incluse) sur un effectif (des fins d’années précédentes) moyen de 1 538 malades, soit 23,9 %. Pour 1939, les décès, calculés de la même manière, étaient de 7,3 %.

Et dans celui du Vinatier (Lyon) identiquement : 28,5 % de décès en moyenne de 1940 à 1942 (incluse) et 29,1 % en moyenne de 1943 à 1944 (incluse). Pour 1939, les décès étaient ici de 11,4%.

Les effectifs des hôpitaux psychiatriques fondaient comme neige au soleil, compensés en partie dans certains par l’arrivée de malades provenant d’établissements évacués du Nord ou de l’Est de la France. « Il paraît décidément bien difficile de conclure à une politique même inavouée d’ “extermination douce” » est cependant, contre vents et marées, le diagnostic des historiens. Autre (petite) tricherie. Ils citent un rapport de 1940 du médecin-chef d’un asile de Clermont-Ferrand : « Une grande part de la population internée dans les hôpitaux psychiatriques était composée d’une catégorie de gens qui ne devraient pas s’y trouver placés et qui sont des infirmes et des vieillards arrivés à l’extinction de leur force. Ils ne viennent à l’asile que pour y mourir. . . ».

Et, pour enfoncer le clou, Olivier Bonnet et Claude Quétel, dans une note de bas de page, précisent : «Le directeur, tout au long des années 30, n’a cessé de dénoncer cette présence, en grand nombre, de vieillards placés à l’Asile. » Ainsi cette affirmation — les hôpitaux psychiatriques étaient peuplés en grande partie de vieillards venus là, exprès, pour y mourir, et non de fous — , non chiffrée elle, ne reposant sur les dires que d’un seul médecin-chef, ne concernant qu’un seul établissement et relative aux années précédant la Seconde Guerre mondiale, est cependant considérée comme suffisante aux deux historiens pour généraliser et pour étendre ce constat aux années de guerre. On jugera du sérieux méthodologique de l’étude. Cela n’empêchera pas un autre historien — Denis Peschansky — de reprendre l’argument au cours d’une émission TV (La Marche du siècle) et de conclure lui aussi : «Pas d’extermination douce. » Que la pratique déontologique d’historiens connus et reconnus admettent que raccourcir la vie d’un vieillard, ne serait-ce que d’une heure, est sans grande importance. On peut s’en étonner, mais bon… Si cette déontologie devenait celle des médecins et de ceux et celles qui se destinent à cette profession, on pourrait vraiment conclure au «malaise dans la civilisation ».

S’il est vrai que l’histoire de la folie est probablement celle qui est la moins neutre, qu’« au long de l’histoire, elle est le fil, le seul, qu’une société possède pour s’orienter dans ses choix de vie, et les priorités qu’ils supposent. Le sort qu’une société civile réserve à ses fous est la signature de ses capacités démocratiques au sens le plus profond. Elle témoigne de l’idée qu’elle se fait de ses marges, du handicap, du déficit. Elle est l’inscription autant matérielle que mentale de la place qu elle laisse à l’humain, dans son devenir libre, collectif et créateur » (Dr Danielle Sivadon, dans un texte préparé avec Félix Guat-tari avant sa disparition), alors le débat prend une autre dimension.

Où il s’agit moins, bien qu’il faille le faire absolument, de réparer un trou (noir) de mémoire.

Où discutailler sur le nombre de morts n’a pas grand sens, encore que, face à un «négationnisme doux » (l’expression est de Lucien Bonnafé), un certain positivisme s’impose. Travail d’historien qui reste à faire.

Où le débat est, fondamentalement, celui-ci : inégalité de traitement et de droits selon la condition physique, mentale, des êtres humains ou droit égal pour chaque individu, quelle que soit sa condition, à l’épanouissement de ses potentiels enfouis. Et ce n’est pas Lucien Bonnafé qui me démentira : «Etant donné que, pour chacun, les circonstances de sa trajectoire sont foncièrement inégalitaires, du patrimoine génétique aux malmenages subis dans les aventures de son corps et de ses relations à ses semblables et à toute la nature, du berceau à la tombe, et que, si principe de citoyenneté il y a, il implique celui d’égalité des droits, alors, parmi les premiers droits du citoyen, il y a celui de chacun : être autant que possible aidé par ses concitoyens et les institutions sociales, afin de devenir doué pour surmonter les difficultés héritées des diverses offenses subies. Plus au-delà encore, pour faire de ces épreuves le ferment même de sa maturation et de sa sociabilité 2.

Dans un rapport rédigé dans le courant de l’année 1944, après la grande hécatombe, un médecin-chef de Montdevergues-les-Roses (le Dr Isac) écrit : «La situation déplorable du ravitaillement de notre hôpital fut par ailleurs maintes fois signaée aux autorités compétentes, de nombreuses démarches furent effectuées, et une réponse verbale, “Il y a des malades plus intéressants que les vôtres” , souligne bien la situation tragique du moment. »

« Accusations datées et sans réels fondements [. . .]. Le placard vichy ste est déjà bien encombré sans qu’il soit besoin de l’enrichir de nouveaux cadavres », écrit, 45 ans plus tard, Henry Rousso à propos de « l’extermination douce ». Ainsi passent du statut de « malades sans intérêt » à celui de « morts sans intérêt » 76 000 fous. Malades et morts sans histoire donc, ou, plus précisément victimes, hier comme malades et aujourd’hui comme morts, d’une même idéologie : l’inégalitarisme.

Sans l’analyse de l’idéologie qui meut les hommes, pas d’histoire possible. Or cette dimension est absente (oubliée ou occultée ?) de l’étude des deux historiens. L’histoire de « l’extermination douce » devient incompréhensible — seule explication alors : « triste résultat des circonstances » — , mystère qu’il faut enfermer dans un « placard ». Bref, « histoire de fous ».

Ce qui n’est pas sans quelques conséquences fâcheuses s’agissant des temps présents : « L’installation d’un certain “scientisme” prend aujourd’ hui le pouvoir sur les pratiques sociales comme creusets de recherches et d’actions. La société se sépare de ses fous. Elle refond la psychiatrie dans la médecine, redonnant consistance au vieux projet barbare de “lisibilité” des âmes par le “contrôle” des corps. Les “fous” ne seront bientôt plus que des “malades” indésirables, cachés — plus que soignés — dans les hôpitaux généraux. Oubliés et voués à leur nouvelle “extermination douce” » (Danielle Sivadon, texte déjà cité).

Si quelques étudiants, et autres citoyens, ont ici saisi quelques petites choses — que le discours politico-idéologique n’est jamais innocent ; que s’agissant de l’idéologie inégalitaire, ses conséquences peuvent conduire à l’exclusion (mot bateau) dans les meilleurs des cas, à la mort dans les pires ; que cette dernière peut résulter d’une volonté exterminatrice ou par simple abstention (éliminatoire) de porter secours ; qu’il faut donc, sans cesse, conserver en éveil ses facultés critiques d’analyse — , cet article n’aura pas été inutile.

Celui-ci, qui n’est pas une leçon d’histoire, de morale peut-être — mais l’étude de Bonnet et Quétel n’est pas non plus un modèle de travail historique — suscitera (peut-être) des réactions. Des historiens, et autres universitaires s’indigneront (peut-être). On ne détient pas dans les temps présents, pour certains ici mis en cause, quelque instrument de pouvoir dans l’institution sans que certaines carrières ou attributions de crédits soient supposées en dépendre. On ne prête qu’aux riches.

Si cet article rompt la loi du silence (ce qui n’est pas assuré), la défense des historiens «outragés » mobilisera (peut-être) plus que ce «trou noir » qu’est «l’extermination douce ». Sinon pourquoi ce trou n’aurait-il été déjà comblé par des historiens ? «Que le criminel soit appelé criminel, et que la victime soit appelée victime. Quoi ? C’est encore trop ? »

septembre 1995



















1 – Pour en savoir plus on peut utilement consulter un petit ouvrage de Lucien Bonnafé et Patrick Tort, L’homme, cet inconnu ? Alexis Carrel, Jean-Marie Le Pen et les chambres à gaz, Syllepse, 1992.

2 – «L’enfant citoyen », in Du contrat de citoyenneté, ouvrage collectif sous la direction de Henri Lefebvre, Syllepse et Périscope, 1991.